Du temps! Donnez-moi du temps, disait-il, avide!

Tu voulais du temps.

Tu disais que le temps filait comme un fou. Qu’il t’envoyait sur les roses. Tu pensais que tout prenait tellement de temps, tellement. Course effrénée. Alors tu as accommodé ta vie pour en avoir plus, de temps. Tu t’es levé plus tôt. Tu as arrêté de te laver. Tu ne nettoyais plus ni la salle de bain, ni tes slips. Quelle perte de temps. Quel gaspillage. Tu mangeais les carottes sans les peler et les tortellinis crus. A quoi bon ? Je n’ai plus le temps.

Tu répétais sans cesse « en retard, en retard, je suis toujours en retard » en jetant un œil effrayé sur ta montre, sur l’horloge, voire même sur l’horodateur du quartier. A force, on a même fini par t’appeler « lapin blanc ». Mais tu trouvais que c’était trop long, qu’il fallait trop de temps pour le dire alors on a réduit à lapin. Tout court. Tu aimais bien. Ça te faisait même sourire. Mais ça c’était avant. Quand tu avais encore un peu de temps. Après, t’as plus souri du tout. Pas le temps.

Tu ne sais plus très bien quand tout a commencé. Les choses se sont précipitées et tu t’es mis à courir derrière les minutes et les secondes. L’urgence, comme tu l’appelais.

Maintenant que tu l’as, ce temps, tu te concentres. Tu réfléchis. Fort. A en plisser le front et le cerveau (comme s’il n’avait pas déjà assez de circonvolutions). Tu notes, au passage, et même si c’est inutile (ma foi, maintenant, tu as tellement de temps que tu l’étales, comme une belle pâte brisée, sur l’hôtel de l’inutilité) que tu aimes ce mot… circonvolution. Le placement de la langue, dans la bouche, pour le dire. Et le vent qui sort de son v.

A resserrer tes méninges, tu penses que tout a commencé le jour où tu as lu le Quichotte. A moins que ce ne fut le jour où tu as lu « fuir » de JP Toussaint ? Quoi qu’il en soit, un jour, tu as commencé à te dire qu’il te faudrait du temps. Un peu. L’équivalent d’un sac, ou d’une bourse, comme pour les pièces d’or. Parce qu’il faut du temps quand on veut écrire, non ? Et toi aussi tu aurais bien envie d’écrire une petite histoire. Un truc simple. Qui ne prendrait pas trop de temps, mais pour lequel il faudrait tout de même en dégager. Du temps. Et ça, tu pensais bien que ce serait difficile. Voire impossible. Tu le sentais.

« Mais le temps ça se trouve, ça se prend » qu’ils te disaient, les gens.

Oui.

Non.

Peut-être.

Comment ? Vous pouvez me le dire, à moi, vous, les gens, où on en trouve, du temps ? Sur les arbres ? Dans le vent ?

Tu criais : « cassez-les tous » en agitant un bras agressif vers les sabliers. Tu rêvais que tu te suspendais aux aiguilles de Big Ben et que tu te transformais en Charlie Chaplin à faire des claquettes sur le grand rouage du temps, que tu torturais le Grand Horloger en lui plongeant la tête dans une baignoire pleine de glaçons pour lui faire avouer où il cachait sa clé.

Tempus irreparabile fugit.

Mais le temps a toujours raison. Et c’est toujours lui le plus fort. Toi, tu peux juste le regarder, cet imbécile, qui te nargue. Tu deviens spectateur de ces images en accéléré où on ne voit plus rien, que la trace de la lumière. Mais toi tu ne veux pas voir la trace, tu veux la laisser. Alors tu râles.

Le pire c’est que parfois – tu dois bien l’admettre – tu en trouves, du temps. Mais alors tu ne sais plus quoi en faire. Et tu le perds à fomenter pendant des heures comment en gagner davantage. Comment épargner plus encore.

Tu ne travailles plus. Tu ne vois plus personne. Tu ne sors plus de chez toi et tu établis, inlassablement, imperturbable, des listes infinies, des combinaisons incroyables où tu récupères du temps :

– lundi – 6h-9h : écriture/ 9h-12h : écriture/12h14h : écriture/ 14h-18h : écriture/18h-22h : écriture/22h-6h : écriture

Avant, en creux, on aurait pu lire entre les chiffres : petit déjeuner, conduire Igor à la crèche, lessives, courses, concert avec N., anniversaire de G., dodo, boulot, vacances.

Mais tout ça c’est surfait. Une telle perte de temps.

Puis est venu un autre Projet. Un projet pour le projet. Celui qui permettrait l’écriture. Pour toujours. Forever. Tu ne sais plus quand il s’est installé dans ta tête comme une fève dans une galette des rois. Le jour où tu y as pensé pour la première fois, quelque chose dans ton cerveau l’a balayé d’un revers de médaille. Mais l’idée est revenue le lendemain, le jour d’après et ainsi de suite pendant des mois. Tu n’as plus pu l’éviter. Elle prenait tout l’espace. Puis s’est imposée comme l’IDEE. Celle qui t’offrirait du temps en accès direct, en illimité, sans devoir en passer par tous ces sacrifices, sans devoir t’adonner à ces interminables listes qui sont devenues ton calvaire, ta croix.

Tu as fermé les yeux. Tu as visualisé l’affaire. Tu as minutieusement conçu le plan.

Et là, pour une raison que tu ignores jusqu’à ce jour, tu as trouvé du temps.

Un soir, tu as marché dans la rue. Au hasard. Tu as attendu qu’il y ait suffisamment de gens autour de toi. Puis tu as frappé. Au hasard. Quelqu’un est tombé. Sans bruit. Au sol. Au hasard. Les gens se sont écartés. Sans bruit. Ils te regardaient tous. Effrayés. Peut-être même qu’à ce moment-là le temps s’est arrêté. Un tout petit moment. Le temps nécessaire pour passer de vie à trépas.

Tu voulais du temps ? Et bien maintenant tu en as !

Mais toujours rien.

Aucune ligne.

Pas un mot.

Pas une histoire.

Rien.

Que le temps qui passe.

Et les circonvolutions de ton cerveau sans histoires.

 

 

 

 

 

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